Né en 1976, Samuel Rochery est l’auteur de Verrière du mécano transportable chez Cheyne, de 7 × 2 passantes
et Les reduplications chez Mix., et récemment de Tubes apostilles au Quartanier (Montréal, 2007). Il est
l’éditeur des Cahiers de Benjy
et de la revue Georges. Oxbow-p. est son premier livre en prose.
Comme le suggérait 7 × 2 passantes – dont le titre empruntait à un poème des Fleurs du mal –, l’écriture de Samuel Rochery
se situe dans un héritage baudelairien assumé. Cet héritage trouve dans Oxbow-p. à s’approfondir, et peut-être par là
même à se dépasser. La recherche y est en effet celle d’une « prose spéciale », qui serait à la poésie actuelle ce que fut,
à la poésie de son temps, le Spleen de Paris. Ainsi reconnaîtra-t-on, dans ce nouveau livre de Samuel Rochery, un effort
homologue à celui de Baudelaire pour annexer à la poésie la réalité la plus prosaïque (conversations sms, jeux vidéo,
« navets cinématographiques américains », albums rock, ville en chantier) en vue de déployer les ressources d’un lyrisme
moderne et créer un phrasé adéquat, parce qu’en adhérence, au monde contemporain.
Or si Baudelaire – et plus particulièrement ici : le Peintre de la vie moderne, le Mauvais Vitrier ou le Désir de peindre –
figure bien la référence à partir de laquelle le livre de Samuel Rochery une nouvelle fois s’inscrit ; ce qui distingue
Oxbow-p. du modèle du « poème en prose » baudelairien est incontestablement l’appel à et l’appui sur une multiplicité
ostensible de références livresques. Le poème en prose rocheryien s’entrelace d’une méditation sur la lecture, par quoi
le texte accède à une forme d’« érudition sentie ». Et l’intrusion de cette dimension didactique dans l’écriture permet
à l’auteur d’annexer une nouvelle modalité littéraire au poème en prose : celle de l’essai.
Infléchi par une référence à Robert Musil en exergue du livre, Oxbow-p. s’apparentera de la sorte, plutôt qu’à de
« petits poèmes en prose », à des poèmes essayistes. Essayistes, car il ne s’agit jamais d’un recours illustratif ou
ornemental à l’érudition littéraire, mais bien de penser avec les livres, de penser à partir d’eux, jusqu’à voir une
pensée naître des mondes littéraires eux-mêmes – et des personnages fictifs y prendre la parole. Poèmes, selon une
modalité fabricante et « cuisinière » du terme, qui découvrent l’auteur en train de modeler, d’articuler la matière
organique d’une pensée toujours en cours, d’élaborer une langue vivante parlée ou encore, selon une image importante du
livre : « faire des gâteaux d’inquiétude ».
Pour le dire avec les mots de l’auteur : « Si le désir de prose est désir d’une plage sans rythme et sans rime, on n’a
aucune raison de rêver le désir. Le bon désir est pousseur et le manque est inventif. Il risque un certain nombre de pelletées.
En réalité “Prose” est le nom d’une exception au désir littéraire qui voudrait que tout aille facilement dans la grammaire.
Sans coudes. Et “parle”. Oxbow est une plage de coudes. Ou bien, un ensemble d’objets philosophiques fabriqués à l’envers
de la philosophie. Un ensemble poétique. Les mots sont responsables de leur abstraction comme ils le sont des coups de poing,
des parpaings serrés, et des flèches. C’est dire ceci, autrement : que tu n’abstrais qu’à la mesure de ce que tu fabriques
de concret dans la parole, ou dans l’essai, au double sens essayiste et préparatoire, qu’est une pensée parlée. »
(4° de couverture)
Plage de coudes, Oxbow-p. désigne le lieu d’élaboration d’une pensée où, littéralement, rien n’ira sans dire.
